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L'IA détruira sûrement moins d'emplois que l'incapacité à s'y adapter...

L'IA détruira sûrement moins d'emplois que l'incapacité à s'y adapter...

L'intelligence artificielle ne remplace pas seulement certaines tâches

L'IA redéfinit les compétences qui créent de la valeur. Pour les entreprises, le véritable risque n'est plus tant la technologie que la capacité – ou l'incapacité – à apprendre plus vite que leurs concurrents.

Pendant longtemps, chaque révolution technologique a suscité les mêmes inquiétudes. La machine à vapeur devait condamner les artisans. L'électricité devait supprimer le travail manuel. L'ordinateur devait vider les bureaux. Internet devait faire disparaître des secteurs entiers.

L'intelligence artificielle n'échappe pas à cette règle. Depuis l'arrivée de ChatGPT fin 2022, les scénarios les plus alarmistes annoncent des millions d'emplois détruits, des professions entières remplacées et une automatisation généralisée des activités intellectuelles.

Pourtant, les premières observations de terrain racontent une histoire bien différente. Les entreprises qui tirent aujourd'hui le meilleur parti de l'IA ne sont pas celles qui remplacent leurs collaborateurs. Ce sont celles qui les rendent plus performants. Autrement dit, le véritable risque ne réside peut-être pas dans l'intelligence artificielle elle-même. Il réside dans la capacité des organisations à apprendre à travailler avec elle.

L'étude menée par Ipsos BVA pour Google auprès des salariés, dirigeants, indépendants et citoyens français confirme ce changement de perspective. Derrière l'explosion spectaculaire des usages apparaissent surtout des écarts de maturité, d'organisation et de culture d'entreprise qui pourraient rapidement devenir les véritables facteurs de compétitivité.

Une adoption historique… mais une compréhension encore limitée

Les chiffres donnent le vertige. En seulement deux ans, la proportion de Français utilisant l'intelligence artificielle a presque doublé, passant de 28 % en 2023 à 51 % en 2025. Aucune technologie grand public n'avait connu une diffusion aussi rapide.

Le parallèle avec Internet est révélateur. Il aura fallu treize années au Web pour atteindre environ 800 millions d'utilisateurs dans le monde. ChatGPT a franchi ce seuil en seulement trois ans. Cette vitesse change profondément la nature des transformations.

Lors de la révolution numérique des années 1990, les entreprises disposaient de plusieurs années pour adapter leurs organisations, former leurs équipes et revoir leurs processus.

Avec l'IA générative, tout se déroule simultanément. Les outils évoluent tous les mois. Les modèles progressent en permanence. Les usages apparaissent spontanément. Et les collaborateurs expérimentent souvent bien avant que leur entreprise ne sache réellement quoi faire.

Pourtant, cette diffusion massive masque une réalité moins rassurante. Seulement 59 % des Français estiment bien comprendre l'intelligence artificielle, un niveau inférieur à celui observé aux États-Unis et parmi les plus faibles d'Europe. Les écarts sont particulièrement marqués selon l'âge, le niveau de diplôme ou encore le genre.

Autrement dit, nous utilisons de plus en plus une technologie que nous maîtrisons encore imparfaitement. Cette situation rappelle les débuts d'Internet : beaucoup savaient naviguer sur le Web, peu comprenaient réellement son fonctionnement ou ses implications économiques.

Les dirigeants ont déjà compris que l'IA est devenue un enjeu stratégique

Sur un point, en revanche, les dirigeants semblent avoir tranché. Près de trois dirigeants sur quatre considèrent que l'IA constituera un avantage concurrentiel indispensable dans les trois prochaines années. Pour eux, la question n'est plus de savoir s'il faut investir, mais comment.

Les entreprises ayant déjà engagé cette transformation observent d'ailleurs des effets tangibles. Sept dirigeants sur dix évoquent des gains de productivité. Plus de la moitié constatent une libération significative du temps de travail, permettant aux équipes de se consacrer davantage à des activités créatrices de valeur. Plus surprenant encore, 75 % des entreprises ayant investi dans l'IA déclarent avoir recruté de nouveaux collaborateurs pour accompagner son déploiement.

Ce résultat mérite qu'on s'y attarde. Contrairement à l'idée selon laquelle l'intelligence artificielle détruirait mécaniquement des emplois, les premières organisations les plus engagées dans son adoption renforcent plutôt leurs équipes.

Pourquoi ?

Parce qu'une technologie ne crée de valeur que lorsqu'elle est intégrée à des processus, gouvernée, supervisée, évaluée et continuellement améliorée. L'IA ne remplace pas l'organisation. Elle oblige à la repenser.

Les salariés avancent… souvent sans leur entreprise

Le résultat le plus révélateur de l'étude concerne peut-être le phénomène désormais connu sous le nom de Shadow AI.

Près de la moitié des salariés utilisant l'intelligence artificielle au travail le font principalement via leur compte personnel.À peine 29 % disposent principalement d'un compte professionnel. Plus frappant encore, seuls 14 % déclarent que leur entreprise a réellement défini une politique interne d'utilisation de l'IA.

Ce décalage est riche d'enseignements. Pendant longtemps, les innovations technologiques entraient dans l'entreprise par les directions informatiques. Aujourd'hui, c'est souvent l'inverse. Les collaborateurs découvrent les outils chez eux. Ils expérimentent. Ils gagnent du temps. Ils développent leurs propres méthodes. Puis ils continuent discrètement au bureau.

L'histoire économique a déjà connu ce phénomène. Dans les années 2010, les salariés apportaient leurs propres smartphones et ordinateurs personnels au travail, obligeant les entreprises à revoir leurs politiques de sécurité informatique. Ce mouvement, connu sous le nom de Bring Your Own Device (BYOD), avait déjà montré qu'il était difficile d'empêcher une innovation utile de pénétrer dans les organisations.

Le Shadow AI suit exactement la même logique. Lorsqu'une technologie apporte immédiatement un gain de temps, les collaborateurs l'adoptent naturellement, parfois bien avant que l'entreprise n'ait défini les règles du jeu.

La véritable question n'est donc plus : « Comment empêcher les salariés d'utiliser l'IA ? » Elle devient : « Comment faire en sorte qu'ils l'utilisent intelligemment ? »

Les petites entreprises accusent un retard… mais disposent d'un avantage inattendu

À première vue, les chiffres semblent sévères.

Seulement 15 % des petites entreprises ont véritablement intégré l'IA dans leur organisation, contre 58 % des grands groupes. Pourtant, derrière ce retard apparent se cache une réalité beaucoup plus intéressante. Les dirigeants de TPE et les auto-entrepreneurs utilisent personnellement davantage l'IA que la moyenne des salariés.

Ils explorent également des usages plus avancés, notamment pour la créativité, la communication, la conception de contenus ou encore le développement commercial.

Pourquoi ce paradoxe ?

Parce qu'un entrepreneur cumule souvent plusieurs métiers. Il est dirigeant, commercial, responsable marketing, gestionnaire, recruteur, assistant administratif... L'intelligence artificielle agit alors comme un collaborateur supplémentaire capable d'augmenter chacune de ces fonctions. À l'inverse, dans les grandes organisations, les usages restent encore très cloisonnés et souvent limités à quelques tâches répétitives : traduction, synthèse documentaire ou recherche d'informations.

Autrement dit, les PME disposent peut-être d'un avantage que les statistiques classiques ne mesurent pas encore : leur capacité à expérimenter rapidement.

Le véritable frein n'est pas la technologie

Lorsqu'on interroge les salariés n'utilisant pas l'IA, les réponses sont éclairantes.

La première raison n'est ni la cybersécurité, ni l'éthique, ni la qualité des réponses, encore moins la peur de perdre son emploi. Le principal obstacle est beaucoup plus simple. Ils ne voient pas ce que l'IA pourrait leur apporter dans leur travail quotidien. Autrement dit, le problème est moins technique que cognitif.

Les collaborateurs ne manquent pas d'outils. Ils manquent d'idées d'usage. Cette observation, essentielle, signifie que la diffusion de l'IA ne dépendra probablement pas d'abord de nouvelles innovations technologiques. Elle dépendra surtout de la capacité des entreprises à montrer concrètement comment ces outils peuvent améliorer le travail réel.

Beaucoup d'entreprises élaborent un plan IA… mais pas une stratégie

Cette confusion est aujourd'hui très répandue.

Face aux injonctions des conseils d'administration, de nombreuses organisations annoncent une « stratégie IA ». En réalité, elles additionnent souvent quelques projets pilotes, une licence ChatGPT Enterprise, quelques formations et une communication interne enthousiaste. Ce n'est pas une stratégie. C'est un catalogue d'initiatives.

Une stratégie répond à deux questions fondamentales.

Pourquoi investissons-nous ? Et quel avantage concurrentiel cherchons-nous à construire ?

Or l'accès à la technologie ne constitue déjà plus un avantage. Les meilleurs modèles d'IA sont accessibles à tous. La différence ne se fera donc pas sur l'outil. Elle se fera sur la manière de l'utiliser.

La compétence la plus rare devient le jugement

Pendant longtemps, la valeur d'un collaborateur reposait largement sur sa capacité à produire : une analyse, un rapport, un code informatique, une présentation. L'intelligence artificielle bouleverse cette logique. Produire devient plus rapide. Beaucoup plus rapide.

En revanche, choisir ce qu'il faut produire, vérifier les résultats, arbitrer entre plusieurs solutions, identifier les risques ou prendre une décision restent profondément humains.

La rareté se déplace. Demain, la valeur d'un professionnel résidera moins dans sa capacité à générer un livrable que dans la qualité de son jugement. L'enjeu ne sera plus seulement de savoir utiliser une IA. Il sera de savoir quand lui faire confiance... et quand il faut s'en méfier.

Former devient un investissement stratégique

Les chiffres sont éloquents. Seulement 21 % des salariés français ont bénéficié d'une formation professionnelle à l'intelligence artificielle. Dans les micro-entreprises, ce taux tombe à 16 %. Dans le même temps, 62 % des actifs réclament des formations fondées sur des cas d'usage concrets directement applicables à leur métier. Cette attente est parfaitement cohérente. Personne n'a besoin d'un cours théorique sur les grands modèles de langage.

Les collaborateurs veulent savoir :

  • comment préparer une réunion plus efficacement ;
  • comment analyser un contrat ;
  • comment construire une proposition commerciale ;
  • comment préparer une négociation ;
  • comment gagner une heure par jour sans dégrader la qualité.

L'apprentissage devient donc un levier de compétitivité. Et probablement une des plus rentables.

De la culture du contrôle à la culture de l'apprentissage

Le véritable changement est peut-être là. Pendant plusieurs décennies, les organisations ont été construites autour du contrôle. Contrôle des procédures, contrôle des informations, contrôle des décisions... L'IA remet profondément en question cette logique.

Les collaborateurs disposent désormais d'outils extrêmement puissants directement sur leur ordinateur. Chercher à tout interdire devient illusoire.

À l'inverse, les entreprises qui donnent un cadre clair, encouragent les expérimentations, organisent le partage des bonnes pratiques et développent des communautés d'apprentissage progressent beaucoup plus vite.

Elles comprennent que l'avantage concurrentiel ne réside plus dans la possession exclusive d'une technologie. Il réside dans la vitesse avec laquelle une organisation apprend collectivement.

Le véritable risque est de rester immobile

L'histoire économique montre que les grandes ruptures technologiques récompensent rarement les organisations qui attendent. Les entreprises qui réussiront ne seront pas forcément celles qui auront acheté les meilleurs outils. Elles seront celles qui auront développé les meilleures capacités d'adaptation.

L'étude Google-Ipsos BVA révèle une France qui expérimente davantage, mais qui peine encore à structurer cette révolution. Les salariés avancent souvent seuls. Les dirigeants perçoivent l'urgence. Les petites entreprises explorent de nouveaux usages avec agilité. Les grandes organisations disposent de moyens importants mais restent parfois freinées par leurs processus.

La bonne question n'est donc plus : « L'IA va-t-elle supprimer des emplois ? » Elle est devenue : « Notre entreprise apprend-elle suffisamment vite pour transformer cette technologie en avantage durable ? »

Car le véritable risque concurrentiel n'est probablement pas la vitesse à laquelle progresse l'intelligence artificielle. C'est la lenteur avec laquelle certaines organisations continuent d'apprendre.

Dans cinq ans, les entreprises les plus performantes ne seront sans doute pas celles qui posséderont les modèles d'IA les plus sophistiqués. Ces modèles seront largement accessibles à tous. Elles seront celles qui auront appris à conjuguer puissance des algorithmes et qualité du discernement humain, à faire de l'expérimentation une compétence collective et de la formation un réflexe permanent.

En définitive, l'intelligence artificielle détruira probablement moins d'emplois que l'incapacité des organisations à se remettre en question. Comme lors des précédentes révolutions industrielles, la technologie ne fera qu'accélérer une dynamique plus profonde : celle qui distingue les entreprises capables d'apprendre, d'évoluer et d'innover de celles qui restent prisonnières de leurs habitudes. Le véritable avantage compétitif de demain ne sera pas d'avoir adopté l'IA en premier, mais d'avoir bâti une organisation qui sait apprendre plus vite que les autres.

Pour télécharger l'étude Google-Ipsos BVA, remplissez le formulaire en haut à droite de cette page.

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