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Roger Pol-Droit

 

Roger Pol-Droit

Philosophe, écrivain et journaliste

Normalien, agrégé de philosophie, docteur d’État, habilité à diriger des recherches, il a été professeur de philosophie, puis chercheur au CNRS, où il a travaillé sur les représentations des autres chez les philosophes occidentaux.

Interview de Roger Pol-Droit du 28 octobre 2016

Par Les Echos

« Pour qu’agile ne rime pas avec fragile »

Depuis quelques années, ce mot d’ordre s’est imposé : il faut être agile.

Tout y passe : l’entreprise, le management, les projets, la gestion, les carrières… L’agilité est devenue un mot-clef de notre époque. Elle passera bientôt pour la vertu majeure. Hors d’elle, point de salut ! Non sans quelque raison, c’est entendu. Dans une époque de mutations complexes, d’adaptation nécessaire, d’interdépendance généralisée, il est normal de mettre en valeur les capacités d’adaptation rapide des groupes comme des individus. Avec l’idée d’agilité se conjuguent souplesse, réactivité, vivacité. Elle a donc tout pour plaire. Pourtant, ce n’est pas une panacée. Pas question d’en faire le procès. Critiquer l’habileté à changer vite et pertinemment serait ridicule. Mais il est nécessaire d’apercevoir les limites et les risques de ce modèle, et de suggérer une issue.

Une importante littérature, largement développée depuis la fin du XXe siècle, explique ce que sont les « théories agiles ». Leurs traits principaux : remplacer la prévision par l’adaptation, en finir avec les plans rigides, détaillés à l’avance et programmés d’en haut, privilégier les réflexions collectives et flexibles. Le dénominateur commun de ces analyses et méthodes – les unes vraiment sophistiquées, les autres plutôt simplistes – est toujours un changement de paradigme philosophique. Au lieu d’un rationalisme dominateur, dictant l’objectif et les moyens de l’atteindre, elles prônent un pragmatisme ouvert, construisant son chemin en avançant, par tâtonnement, essais et erreurs, rapides rectifications successives. Si l’on en restait là, ce serait une bonne nouvelle. Le pragmatisme est en effet une démarche philosophique remarquable, même si elle est encore sous-estimée en Europe, singulièrement en France. Né des travaux de William James, développé ensuite par John Dewey et Richard Rorty, le pragmatisme est aujourd’hui prolongé aux Etats-Unis notamment par Richard Shusterman.

La mauvaise nouvelle se tient dans les parages.

Elle provient de la diffusion, récente et massive, d’une image de l’agilité qui finit par se croire seule au monde. Or, quand elle devient unilatérale, l’agilité rime avec fragilité. Voilà qui mérite d’être expliqué. L’adaptation au changement est une qualité, la flexibilité un atout, il est excellent d’être réactif et souple… tout cela, une fois encore, est entendu. Mais à cette condition, qu’on ne peut pas omettre : il faut préciser toujours dans quel contexte valent ces consignes. Si la règle s’étend indéfiniment, si elle se met à signifier « il faut s’adapter toujours » – absolument à tout, et tout de suite -, bref, si le changement seul commande, alors rien ne va plus ! En effet, dans ce cas, au nom de quoi résistera-t-on à l’injustice, à l’arbitraire, à la trahison, à l’inhumain ? Pour tenir un cap, au lieu de naviguer à vue, il faut impérativement poser des vérités qui ne changent pas, des valeurs fixes, rétives à toute adaptation.

Les philosophes se sont confrontés à cette question depuis l’Antiquité. Si Socrate attaque les sophistes, ces coachs qui enseignent à être agile en paroles et en argumentation, c’est qu’ils s’adaptent à n’importe quoi, aux caprices de la foule comme aux vices leurs clients. Ils peuvent dire blanc le matin et noir le soir, sans souci de se contredire, sans honte de bafouer la justice et la vérité. Machiavel a fait scandale parce qu’il conseillait au prince de n’être qu’agile, de s’adapter aux circonstances pour s’emparer du pouvoir ou pour le conserver, sans considération du bien commun, ni du bien tout court. Quant à Nietzsche, qui fut sans doute le plus génialement agile de tous les penseurs, capable de multiplier les points de vue avec une fécondité sans pareille, il a aussi durablement fragilisé le sens de la vérité et le poids des valeurs.

Pour sortir de ce dilemme, la solution est aisée à concevoir, même si elle est parfois difficile à mettre en pratique.

Il suffit de voir double, de prendre en compte deux versants à la fois : s’adapter aux circonstances, aussi vite et aussi souplement qu’on voudra, mais ne jamais oublier les points fixes, que ce soient les valeurs qui fondent éthique et justice ou les vérités qui permettent d’avoir un horizon. C’est là le seul moyen pour que l’agilité ne tourne pas en rond, et à vide. C’est la seule manière pour qu’elle sache où aller, au lieu de s’adapter au gré des vents. Bref, c’est la condition pour qu’agile ne rime pas avec fragile.

Se former à l’agilité participative…

 

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